GOETHE (J. W. von)


GOETHE (J. W. von)
GOETHE (J. W. von)

«Voilà un homme!» dit Napoléon à son entourage après avoir, en 1808, accordé à Goethe une audience. Il avait touché juste. Être un homme, telle était bien toute l’ambition de Goethe. Bien sûr, il doit sa gloire à son œuvre littéraire. Mais, poète, il n’était pas pour autant un homme de lettres. Son œuvre, c’est avant tout son existence. Son art, c’est l’art suprême: le difficile art de vivre, le savoir-être. De ses écrits la littérature ne représente qu’une part, la moins ample et – du moins pour certains connaisseurs – pas l’essentielle, au regard des récits autobiographiques, de la correspondance, des entretiens, des traductions, des essais critiques, des ouvrages scientifiques; foisonnement où se manifeste sans défaillance l’inépuisable richesse de l’homme.

Pendant les quatre-vingt-trois années de son existence, le monde s’est profondément transformé. À cheval sur deux siècles, Goethe a assisté de près à l’agonie du médiéval Saint Empire romain germanique, comme aux premiers pas de l’ère moderne, scientifique, technique et industrielle. Sa jeunesse, c’est Frédéric II, roi de prusse et ami de Voltaire, c’est Louis XV, la Pompadour et le rococo; mais lorsqu’il meurt, il y a en Allemagne deux adolescents qui se nomment l’un Bismarck, l’autre Karl Marx. Dans son enfance, Jean-Sébastien Bach vit encore; lorsque finit son existence, Richard Wagner a vingt ans. Contemporain de trois générations successives, Goethe aura vu naître et mourir Schiller et Kleist, Novalis et Byron, Hegel et Beethoven, Mozart et Schubert, Robespierre et Napoléon Bonaparte.

1. Sur la trace du génie

Johann Wolfgang von Goethe est né le 28 août 1749 à Francfort-sur-le-Main, d’une famille bourgeoise cultivée qui accédait alors à la fortune et aux honneurs du patriciat. Francfort était une ville libre d’Empire, en Allemagne l’un des rares lieux où depuis le Moyen Âge régnait une tradition d’autonomie et de démocratie libérale.

Adolescent, il étudie, sans grand succès, le droit à l’université de Leipzig (1765-1768), puis de Strasbourg (1770-1771). Là se place sa célèbre idylle avec Frédérique Brion, la fille du pasteur de Sesenheim. Là aussi il rencontre Herder, de cinq ans son aîné, qu’il admire et dont il reçoit l’impulsion qui l’oriente vers les lettres et les arts. Pendant quelques mois, il exerce vaguement la profession d’avocat sans cause auprès du tribunal d’Empire dans la petite ville de Wetzlar (1772). Il ne s’y ennuie pourtant pas. Engagé dans une nouvelle idylle avec une jeune fille déjà fiancée, Charlotte Buff, il fuit précipitamment et rentre chez lui à Francfort (1773-1775), comme un serpent se réfugie au fond d’un trou pour changer de peau, ou comme la chenille en une chrysalide pour faire sa mue. Déjà l’idée de métamorphose l’obsède. Pour le moment, il s’agit de dépouiller l’adolescent et de donner peu à peu forme à l’adulte qu’il pressent en lui-même. Il dessine, il lit, il écrit. Il imprime à compte d’auteur un drame, Götz von Berlichingen (1773), dont le héros est un chevalier du Moyen Âge. Le succès est grand et lui taille une première réputation. Il a créé et mis à la mode un style nouveau, un genre «vieil allemand » qui plaît à la jeunesse préromantique. Il pourrait exploiter la veine, il a en main l’occasion de devenir le Walter Scott allemand (on sait que Walter Scott a connu les plus gros tirages et la plus grande fortune littéraire de l’époque); il s’y refuse. Avec le succès comme avec les femmes, il tourne le dos à qui lui tend les bras. Il a la phobie du piège, il ne veut pas, comme il dit, se laisser mettre dans le sac. Que d’autres fassent valoir la recette et en tirent bénéfice; lui, il n’écrit pas pour le public, mais pour lui-même, pour s’accomplir. Écrire n’est pas faire acte de littérature, mais pratiquer une hygiène mentale. Écrire, c’est comme dessiner: c’est tracer des contours nets, refuser le vague à l’âme, jeter un rai pénétrant de lumière dans l’ombre des profondeurs, dans ces zones de la vie intérieure où s’agitent les démons de l’obscur et de l’indéterminé; c’est écarter un instant ces démons, conquérir sur eux au moins un répit, le temps de se ressaisir et de faire son métier d’homme. Sous la façade de celui qu’on a surnommé «l’Olympien», le tréfonds recèle un monde à la Hieronymus Bosch. N’oublions pas que, sur la voie qui, du piétisme à Freud, a été ouverte par les grands explorateurs de l’inconscient, on trouve un ami de Goethe, le médecin C. G. Carus, et surtout Goethe lui-même. Son Faust , commencé en 1773, n’est finalement pas autre chose que cette exploration de l’inconscient et du rêve.

Un an plus tard, pour achever de surmonter un amour sans issue, il écrit un roman sentimental, Werther (1774). Cette fois, le voilà – à vingt-cinq ans – célèbre à travers toute l’Europe et jusqu’en Chine où l’on peint Werther sur la porcelaine des théières. Sa vie durant, un public enthousiaste et naïf va ne voir en lui que «l’immortel auteur de Werther », ce qui a le don de l’exaspérer.

Cette fois encore il laisse à d’autres, à la race des suiveurs, le soin soit de se suicider à la Werther, soit d’exploiter littérairement le succès. Il n’en retient que la conviction confirmée de son don d’expression. Désormais, il aura presque toujours auprès de lui un secrétaire auquel il dicte à tout propos, sans autre propos que de donner à l’expérience intime une forme et un style. Considéré comme un des premiers écrivains de langue allemande, des éditeurs pirates publient sans son aveu ses «œuvres complètes». Il a en chantier dix ou vingt projets de drames, de romans, de poèmes. Pourtant, pendant une bonne dizaine d’années, il ne publie plus rien. Son génie n’a-t-il pas été un feu de paille?

C’est que, pour l’heure, il lui suffit d’exister, il se plaît à vivre, mais pleinement. Il a un tempérament ludique. Il adore les rencontres improvisées, les fêtes galantes, les jeux de société plus ou moins innocents, les charades et mascarades, les amusements de l’esprit et des sens, du cœur et de l’imagination. Il se complaît aux mystifications. D’ailleurs, il parsèmera son œuvre d’énigmes et de silences délibérés sur l’essentiel, qui ne s’adressent qu’aux subtils; le bon public n’y voit que du feu, croit avoir compris et admire de confiance. Il y a en Gœthe largement autant de Méphisto que de Faust.

2. Weimar

Un milieu d’élite

Le duc de Saxe-Weimar est un tout jeune homme à qui sa mère, la très remarquable duchesse Anna Amalia, veut créer un entourage de qualité. Elle invite Goethe à venir à Weimar; à la fois favori, confident, conseiller et compagnon d’aventures, il servira au jeune prince de mentor à peine plus âgé. Voilà encore un jeu qui n’est pas pour lui déplaire. Mais, cette fois, il va s’y laisser prendre. Il s’installe à Weimar en novembre 1776; il y restera plus d’un demi-siècle, jusqu’à sa mort. Sa présence, son rayonnement, les amis qui l’entourent, les admirateurs qu’il attire font de Weimar un haut lieu de l’esprit. Toute l’Europe de l’ère romantique y défilera pour voir Goethe, tout comme on va voir Notre-Dame de Paris, le Lido de Venise ou les burgs du Rhin.

Weimar n’est pourtant, quand il y arrive, qu’une bourgade de cinq ou six mille âmes. Le bétail piétine dans les rues boueuses. Pas de routes dans le pays, rien que de mauvais chemins où l’on risque de se rompre les os; on ne circule guère qu’à cheval. Le château, incendié récemment, n’est qu’une ruine. On loge où l’on peut. Dans cette Saxe provinciale, peu évoluée, sans ressources et sans grâce, sans horizon, la dominante est l’ennui. Le duc, plus robuste que fin, s’occupe peu et mal de sa principauté, préférant la chasse et les filles. Mais il a de l’amitié pour Goethe, du respect aussi; il lui fait confiance. En 1782, il obtient pour lui de l’empereur Joseph II le titre de noblesse qui permet à Goethe de s’asseoir à la table de la famille princière, ce qu’avait interdit jusque-là une étiquette strictement observée.

L’entourage? Goethe a trouvé sur place Christophe Martin Wieland, l’homme le plus spirituel d’Allemagne, le seul peut-être à l’époque. Il fait venir Jean-Gottfried von Herder qui sera prédicateur à la cour, président du consistoire, c’est-à-dire évêque luthérien, et fondateur (n’oublions pas pourtant Vico, son prédécesseur!) de la philosophie de l’histoire qui régnera au siècle suivant. Une dame de la cour, Charlotte von Stein, est la seule femme attachante; Goethe s’attache. Sans grande beauté, plus âgée que lui, mais fine, distinguée, élégante, sensée, équilibrée, elle prend sur lui de l’ascendant, exerce une bienfaisante et décisive influence. D’elle il apprend à contrôler ses élans, à dominer ses impulsions, à se comporter et se conduire. Il s’agit d’un amour de tête, d’une école pour adulte. La rencontrant presque chaque jour, il lui écrit pourtant – comme Diderot à Sophie Volland – mille sept cents lettres et billets, non sans songer qu’on publiera tout cela un jour. Ce qu’il n’estimait pas destiné à la publication, Goethe l’a soigneusement détruit. Si toute son œuvre n’est qu’une confession, ce n’est pas une confidence.

L’art et les déboires du gouvernement

À Weimar, deux choses l’intéressent: l’administration et la science. Conseiller du prince et ministre, il pratique l’art de gouverner. Avec son sens bourgeois de l’économique (il saura toujours gérer sa fortune, vivre de ses revenus et ne rien devoir à la faveur de qui que ce soit), il commence par doter le duché d’un budget, comparer les dépenses aux recettes et tâcher d’ajuster les unes aux autres. Il s’occupe d’aménager ce territoire sous-développé, prend soin de la viabilité, des levés topographiques, du cadastre et du recensement, de la collecte des impôts, de la levée des recrues. Comme bien des principautés allemandes, comme les cantons suisses, le duché de Saxe-Weimar tire une partie de ses ressources de la vente de soldats au roi de Prusse, lequel fait grande consommation de chair à canon. Goethe observe les agissements des sergents recruteurs, il note, il juge, s’indigne sans doute, mais garde son opinion pour lui. Il évite l’éclat, fait de son mieux pour changer cela. Il faut d’abord trouver d’autres ressources. Il fait rouvrir à Ilmenau d’anciennes mines d’argent. Il étudie la minéralogie, pour laquelle il se prend de passion. On le verra désormais, et même dans son grand âge, le marteau à la main, interrogeant les pierres au bord du chemin; «il parle avec elles», dit-on. À cette passion il va joindre celle de la botanique, de l’anatomie ostéologique, de l’optique. Il a trouvé sa grande, sa vraie vocation: celle de chercheur, de naturaliste. Son maître mot: la Nature. Il rêve d’un «roman de l’Univers» où il conterait l’histoire du granit qui est la roche originelle – et à partir de là celle de la nature tout entière; une histoire autrement grandiose que celle de l’espèce humaine, qui s’exagère son importance. D’ailleurs il va faire une découverte: l’os intermaxillaire, sans conteste possible, rattache l’homme à la lignée des animaux et l’y intègre. En ce sens au moins Goethe est un prédécesseur de Darwin. Il réunit des collections minéralogiques, botaniques, ostéologiques; sa maison devient un vrai muséum d’histoire naturelle.

Cependant, dans le climat de la petite ville, il étouffe. Il est surprenant qu’il n’ait jamais connu aucune des capitales cosmopolites de l’époque: ni Paris, ni Vienne, ni Londres. Berlin n’était encore qu’une garnison et une résidence, et Rome (le Vatican mis à part) un immense village. La plus grande ville qu’il ait vue, c’est Naples. Les villes ne l’attirent pas, non plus que l’existence urbaine. Il ignore les foules, redoute les masses, et ne fréquente les places publiques qu’en Italie.

À Weimar, il n’y tient plus. Il est souvent amer. Il constate qu’il est décevant de gouverner quand on n’en a pas le pouvoir, c’est-à-dire quand on n’est pas soi-même le prince. Et puis ne sent-il pas remuer au fond de lui, comme dans les entrailles un fruit qui veut mûrir, les ébauches d’œuvres entreprises voilà dix ans? Prisonnier de ses fonctions, de son entourage, de sa réputation même, brusquement il s’évade. Jetant quelques manuscrits dans une malle, nanti d’un faux passeport, ne prévenant personne que le prince, il part dans le plus grand secret vers le sud. Il franchit les Alpes et va passer en Italie une vingtaine de mois (septembre 1786-juin 1788), l’époque la plus heureuse de son existence. À Rome, dès son arrivée, il se sent comme chez lui. À trente-sept ans, sous le ciel méditerranéen, il a l’impression de s’épanouir enfin. Dans ce terroir, au milieu de ce peuple, la joie de vivre lui apparaît dans sa plénitude. C’est la révélation. Cette terre pourtant riche en souvenirs historiques, il veut en ignorer l’histoire pour n’en ressentir que plus pleinement la vie actuelle, présente, intense. Fuyant les bavards, évitant de son mieux les fâcheux qui ne percent que trop vite son incognito, il retrouve et reconnaît enfin l’homme comme un agent de la nature, chargé d’en prolonger l’œuvre. C’est là tout son humanisme.

Goethe a toujours détesté trois choses: les mathématiques, l’histoire et la métaphysique (quant à la théologie, pour lui elle n’existe pas). Il ne croit pas que ces trois constructions de l’esprit puissent apporter quelque vérité que ce soit. La nature s’ouvre bien plutôt à qui sait regarder un crâne de mouton, ossement blanchi abandonné sur le sable de la plage, ou la plante exubérante dans un coin du jardin public de Palerme. Le tout est d’apprendre à voir et d’exercer ce que les Anciens appelaient intuition, c’est-à-dire proprement le «regard». Se définissant lui-même comme «l’homme du regard» (der Augenmensch ), il s’entraîne à regarder. Il dessine, il cherche à identifier les structures profondes et permanentes du monde vivant: vertèbres et épiphyses, nervures de feuilles, cristaux de la roche, volumes des nuages. Il conçoit une théorie des formes et de leurs transformations, une morphologie où les structuralistes aurait pu trouver encore une source d’inspiration et une leçon d’observation, précise comme un croquis coté.

Le lieu créateur

Si douloureux que ce soit, Goethe s’arrache à l’enchantement italien et retourne à Weimar. Il dira plus tard n’avoir plus jamais retrouvé ce qu’il avait connu en Italie: le bonheur. Mais la loi de l’homme n’est pas de chercher le bonheur et, une fois atteint, de s’y complaire; sa loi, c’est de faire son métier d’homme là où le destin lui en fournit l’occasion et le moyen; la condition de l’homme est de s’accomplir, oui, mais dans le renoncement. Un renoncement qui n’est point ascèse, mais choix délibéré. Être un homme, c’est choisir. À Weimar, comme partout ailleurs, il ne se ressent que comme un hôte de passage; c’est tout de même le lieu où il lui est donné de poursuivre et de parfaire son œuvre. Tandis qu’il mûrissait lui-même, une décision a mûri en lui. Jusque-là dispersé par la multiplicité de ses talents, il se concentre sur les lettres et les sciences. Dorénavant, il sera écrivain et chercheur. À quarante ans, il décide de publier ses œuvres complètes. Mais pour cela il lui faut reprendre et mener à leur terme les projets: des drames, Iphigénie (1786), Egmont (1787), Torquato Tasso (1789), et surtout le Faust sans cesse remis sur le chantier jusqu’à son dernier soupir; un grand roman, Wilhelm Meister (1794-1796); un cycle lyrique, les Élégies romaines (Römische Elegien , 1789-1795).

À ce moment précis, la France, ce grand voisin dont la culture lui est si familière, entre en révolution et guillotine son roi. Il ne se passionne pas, il observe de loin, tout comme, de la fenêtre d’un palazzo napolitain, il regardait flamboyer la coulée de lave au flanc du Vésuve. Géologue, il ne croit pas à la vertu des éruptions ni des tremblements de terre. Adepte de la théorie neptunienne, il pense que la roche se forme par le travail lent et constant de millions d’années, et que la société, elle aussi, doit évoluer non par voie de cataclysme, mais par sédimentation et métamorphisme. À l’échelle des âges, le marbre est plastique; la société l’est aussi, à l’échelle des générations. La violence le laisse sceptique, il ne la tient pas pour efficace, du moins dans un sens souhaitable. Et puis, il déteste les fanatiques et les redoute: «Vite, qu’on les mette en croix, dit-il; qu’ils passent l’âge de trente ans, et ce ne sont plus que des imposteurs.» Il serait faux cependant de le juger conservateur; simplement, il croit à l’évolution plus qu’à la révolution.

En ce qui le concerne, il organise et aménage son existence, faisant leur part à la vie publique et à la vie mondaine, au travail de recherche et d’écriture, à un minimum de vie familiale. Il accueille chez lui une très jeune femme, simple, bonne, peu cultivée (son frère, pourtant, est un écrivain populaire dont l’œuvre se vend beaucoup mieux que celle de Goethe). Il n’éprouve pas de longtemps le besoin d’épouser Christiane Vulpius, en dépit des commentaires aigres-doux de la bonne société. S’il régularise la situation en 1806, c’est à la suite d’un incident mineur. Dix ans plus tard, Christiane mourra, ayant eu cinq enfants dont seul l’aîné vivra, sans d’ailleurs apporter de grandes joies à son père. Deux petit-fils, peu brillants et comme accablés par un destin trop lourd, mourront sans descendance.

Tout en recevant le tribut d’admiration de nombreux visiteurs, tout en payant son écot à la vie mondaine et de cour, Goethe sait protéger son intimité profonde en présentant aux admirateurs de plus en plus nombreux la façade «olympienne». La majesté composée de l’attitude tient à distance les familiarités vite indiscrètes. S’il joue au grand homme, c’est sans illusion ni vanité. Il sait que ceux qui l’adulent le plus sont aussi ceux qui se soucient le moins de le comprendre. Il s’irrite de ce que personne, pas même son éditeur, ne reconnaisse le savant qu’il a l’ambition d’être avant tout. Curieusement, le culte de la personne qui s’instaure autour de lui est surtout le fait des romantiques. Ce sont eux qui les premiers, dès avant le tournant du siècle, ont dit partout que Goethe était l’une des quatre ou cinq plus grandes figures de la littérature universelle.

Une amitié pourtant, solide autant que réservée d’ailleurs: celle de Schiller. En 1788, Goethe avait fait venir à l’université d’Iéna, pour y occuper une chaire d’histoire, son cadet de dix ans, l’auteur déjà célèbre des Brigands . Il faudra pourtant à Schiller encore dix ans de marches d’approche et d’attentions répétées, de siège méthodique, pour conquérir l’amitié de Goethe. Amitié d’une nature particulière: une liaison et coopération fondée sur l’estime réciproque, sur une certaine communauté de vues, sur quelques objectifs identiques. Jamais elle ne débouchera sur un intime cœur-à-cœur. Dans ce monument qu’est leur correspondance, on sent toujours, de la part de Goethe en tout cas, la réserve. Il y a en Goethe tout un côté dont il sait que Schiller ne le comprendra jamais. C’est là, dans leur commerce, que naît ce qu’on nomme le classicisme allemand: un idéal de noble simplicité, de claire et sereine grandeur, sans fracas ni apparat. Il ne s’agit pas d’imiter les Grecs, moins encore Racine qu’on ne cesse pourtant pas d’admirer et de traduire – mais de retrouver le geste des grands créateurs. Geste infiniment simple, mais précisément: quoi de plus difficile à obtenir que la parfaite simplicité?

Goethe et Schiller, les fondateurs du classiscisme allemand? Oui, sans doute, mais ce classicisme est mort avec eux. Ils n’ont pas fait et ne pouvaient pas faire école. Au contraire, ils ont couru le risque de ne laisser derrière eux que des épigones et de stériliser pour longtemps le génie allemand. Si celui-ci est reparti pour de hautes destinées, c’est en direction opposée et en contre-pied, comme par défi relevé.

La passion de la science

Après la mort de Schiller (1805), Goethe écrit le roman Les Affinités électives (Die Wahlverwandtschaften , 1809), le cycle de poèmes Le Divan occidental-oriental (Westöstlicher Diwan , 1814-1819), le récit autobiographique Poésie et Vérité (Dichtung und Wahrheit , 1811-1814; 1831). Mais il consacre non moins de soins et plus de temps encore à une théorie anti-newtonienne des couleurs, à la recherche ostéologique, botanique, météorologique, morphologique, à des expériences sur le magnétisme. Il ne s’est jamais reconnu que trois maîtres: Shakespeare, Spinoza et Linné, le fondateur de la botanique systématique à classification binaire. Chercheur de par sa passion, son ambition et son tempérament, il va pourtant à contre-courant du mouvement scientifique de l’époque (qu’on songe à Lavoisier!). Non qu’il refuse l’expérience; bien au contraire, il est un observateur acharné; mais il redoute l’interposition, entre l’homme et la nature, de l’instrument: balance, cornue, microscope. Longtemps il s’est refusé, par respect pour la nature, à briser la lumière dans un prisme pour en observer les couleurs.

Le laboratoire lui apparaît comme un lieu de torture où l’on voudrait vainement arracher à la nature son secret. Il refuse aussi l’application des mathématiques au geste créateur de la nature vivante. La vérité, pense-t-il, ne peut être atteinte que par l’intuition, qu’il nomme d’un mot français: «aperçu». Savant, il l’est, mais à la façon des présocratiques; c’est Héraclite égaré au seuil du XIXe siècle, au moment où Friedrich Wöhler fait à Göttingen la première synthèse d’un produit organique (l’urée, en 1827). Octogénaire, Goethe suit avec passion la controverse devant l’Institut de France entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire qui défend une thèse gœthéenne, «l’unité de composition organique» et «la grande harmonie de la nature», qui serait accessible directement à l’intuition et à elle seule. Il n’y a, paraît-il, qu’à ouvrir les yeux...

3. Un modèle humain

Goethe passe la plus grande part de son temps à parachever pour la postérité son personnage, à classer ses collections, ses souvenirs, ses manuscrits, à mettre au point l’édition définitive de ses œuvres, à préparer vingt volumes à publier après sa mort. Comme il a, sa vie durant, travaillé à sculpter sa propre statue, il ne laisse à personne le soin d’ériger son mausolée. Il le fait sans complaisance, non pour paraître ni pour se glorifier, mais pour porter témoignage. Croyant plus à la vertu de l’exemple qu’à celle de la prédication, il s’applique à dresser l’image de ce qu’a pu être l’existence d’un homme de bonne foi et de bonne volonté, aux dons exceptionnels, et qui a eu – sans plus – sa part de chance. Et il conclut: «Qu’il soit comme il veut, ce monde était bien beau.» Dans une œuvre immense et complexe qui – sans exclure les œuvres scientifiques – est une seule et continue confession transposée, il a rassemblé une profusion inouïe de réflexions et d’observations dont aucune n’est futile ou médiocre. Mais il ne gonfle pas sa personne. Quelques semaines avant la fin, il dit à Soret: «Le génie prend son bien où il le trouve.» Et encore: «Qui suis-je, moi? Qu’ai-je créé? J’ai tout reçu, tout accueilli, j’ai assimilé tout ce qui passait à ma portée. Mon œuvre est celle d’un être collectif qui porte un nom: Goethe

Qu’on n’imagine pas pour autant quelque enfant gâté de la Fortune, un homme heureux au sens du vulgaire. Il disait n’avoir connu en tout que quelques semaines de félicité vraie. Sa santé lui causa toujours des déboires et il ne se maintint que par une stricte discipline psychosomatique. Il se sentait côtoyer constamment l’abîme. Hypersensible, il devait protéger un équilibre intérieur toujours fragile, toujours menacé par l’intensité même de ses fonctions et facultés perceptives. Rien de moins exact que sa réputation de sérénité. On le disait froid, insensible, indifférent même. Non. Il lui fallait simplement se contrôler, se ménager, pour survivre. Sa vie a été une lutte acharnée et ponctuée d’innombrables échecs. Il a été poursuivi par un sentiment tantôt insidieux, tantôt angoissant de solitude. Peu d’amis, perdus en cours de route pour la plupart. Un certain nombre de femmes dans son existence, mais point de compagne à part entière, associée dans le bonheur d’être deux. Il survit à son épouse, à son fils. Ses petits-enfants: des ratés. Son ambition majeure aurait été d’être reconnu comme un grand esprit scientifique; il se mesurait à Newton et pensait avoir raison contre lui. On ne lui rendit même pas justice. Son éditeur refusa longtemps de publier ses écrits scientifiques. La pratique des arts? Il songea quelque temps à se faire peintre; il se croyait du talent pour le dessin; il travailla beaucoup dans ce sens, jusqu’au jour où une amie, le peintre Angelica Kauffmann, lui dit dans un accès de franchise: «Mon cher Goethe, vous savez voir admirablement», ce qu’il interpréta sans doute exactement: «Vous ne saurez jamais vraiment dessiner»; et il jeta ses crayons. La musique? Lui qui écrivait volontiers des livrets d’opéra, il ne rencontra que des compositeurs médiocres; à la mort de Mozart, il comprit que la chance d’une possible conjonction était irrémédiablement manquée. Mais il ne sut pas apprécier Beethoven, il méconnut complètement Schubert qui, pourtant, rendait ses Lieder si populaires: Goethe n’en a pas écouté un seul. Les spectacles? Directeur du théâtre de Weimar de 1791 à 1817, il ne disposa jamais que d’acteurs médiocres, sauf Corona Schröter, trop belle, trop artiste, à qui il dut bientôt donner son congé en raison des intrigues qui se nouaient autour d’elle. Le répertoire ne lui donnait pas non plus satisfaction. Il pensait d’ailleurs en fin de compte que le théâtre de Shakespeare n’est pas scénique.

Quant à son œuvre littéraire, il n’ignorait certes pas ce qu’elle représentait, mais il ne nourrissait pas de vanité d’auteur. Il croyait que seuls quelques rares élus en pénétreraient les arcanes. Pourtant, c’est cette œuvre qui, à travers bien des malentendus, a non seulement assuré sa gloire personnelle, mais fixé définitivement un très haut niveau d’exigence et porté d’un coup au premier rang mondial la littérature de langue allemande, jusque-là provinciale et considérée comme mineure.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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